EXPOSITION DU 23 SEPTEMBRE AU 26 NOVEMBRE 2016

Shoe est Nice

Je ne connaissais personne vivant à Nice, dont je suis séparé par un océan et un continent, jusqu’à ce qu’un jour, plus tôt cette année, mon cher ami Shoe vienne y résider temporairement. Pendant un mois ou deux, à la fin du printemps nous avons parlé presque quotidiennement – moi avec ma première tasse de café, et lui avec son premier verre de vin – de l’édition d’un livre consacré à son remarquable travail artistique, entamé il y a 35 ans lorsque, adolescent précoce, il se fait appeler Shoe. Quelques jours après que le livre soit parti chez l’imprimeur, un tranquille après-midi ensoleillé de Californie, défilait brutalement en gros titre la nouvelle : « Plus de 80 personnes massacrées à Nice lors de la Fête nationale française » ; un bref moment j’ai été envahi par la pensée suffocante que, la Loi de Murphy étant une telle saloperie, la seule personne que je connaissais à Nice pourrait être…

Shoe is My Middle Name, written paintings and painted words est le titre du livre, publié en octobre 2016. Une pléiade exceptionnelle d’esprits originaux y donnent leur point de vue sur l’homme et sa légende, tandis que l’artiste s’y interroge de manière poétique et philosophique sur son art, et la nature même de l’art. Sans ordre particulier, ce livre parcourt toute une vie de production artistique signifiante pour notre époque, un travail qui, du graffiti à la vie nocturne, a donné un visage et une forme à la culture des jeunes dans les années 80 et 90, à des marques et des nouveaux médias, ou encore au street art mondial jusqu’à maintenant, où Shoe a lancé un mouvement mondial avec Calligraffiti avant de s’en éloigner et de travailler désormais sous couvert d’Abstract Vandalism.

Dans sa contribution, le conservateur et critique culturel new-yorkais McCormick déclare : « Nous apprenons tous très jeune à déchiffrer les images, et nous le faisons encore plus aisément lorsqu’on y adjoint des mots ; mais le langage de Shoe n’est pas tant au service didactique de la vérité qu’au service respectueux d’un plus grand mystère. Il s’agit d’une invocation de l’inconnu, de l’incarnation de l’inconnaissable. Shoe ne veut pas créer du sens mais créer de la sensibilité ».

Li Edelkoort, prévisionniste de la mode et des tendances futures installée à Paris, anticipatrice renommée de notre avenir, écrit : « Ressemblant et agissant comme un Cupidon vieillissant, Shoe vise à toucher différents publics des nombreuses flèches de son arc ; d’un côté, son calligraffiti instantané s’adresse à des publics tant habitués à un flux constant d’informations qu’ils sont en déficit d’attention et en besoin de divertissement, de l’autre, ses toiles les plus récentes, plus froides, plus calmes et plus réfléchies, offrent repos et concentration dans un monde artistique chaotique ».

Le langage, les signes et les formes des lettres sont dérivés de la nature, explique Shoe. Cela le relie, à 5 000 ans de distance, au calligraphe Tsang Chieh, inventeur légendaire de l’écriture chinoise, qui, ayant observé d’un œil attentif les empreintes laissées dans le sable par des oiseaux et des animaux, les ombres des branches d’arbres projetées par la lune, les a traduit en système de dessins symboliques représentant des idées et des objets, et dans une écriture évoluant pour transmettre par ce pictogramme une certaine signification au spectateur, celui-ci devenant alors lecteur. Shoe prend le chemin inverse en voulant que le lecteur voie de nouveau.

N’étant pas du genre à se reposer sur les lauriers qui lui ont été tressés au cours de sa brillante carrière, Shoe les reprendrait plutôt en guise de pinceau pour tester leur souplesse en peinture. Tout ce qu’il sait faire, c’est s’élever. Sa quête pour maîtriser la peinture abstraite l’entraîne constamment à explorer un nouveau sujet. Allez voir Graffoliage, le dernier hashtag d’Instagram où est rassemblée sa production artistique accomplie mais où est également signifié sa prise de distance par rapport au savoir-faire dans lequel il excelle et pour lequel il est vénéré. Du graffiti à la conception graphique, de la calligraphie au calligraffiti et jusqu’à ce vandalisme abstrait, désormais une période prolongée d’exploration incertaine saisissant l’éclat de vie que contient en elle-même la matière photosynthétique et les formes auxquelles elle mène, ainsi que les influences extérieures qu’elle subit, ces Uncontrolled Substances, le nom d’une autre série d’œuvres.

« À chaque visite dans son atelier, écrit la consultante en arts Manuela Klerkx, je suis surprise de voir autant de créativité semblant surgir d’une quête personnelle pour atteindre à l’essence de la peinture. Une voie qui l’éloigne de plus en plus des aspects graphiques et décoratifs de son travail antérieur, et où chaque nouvelle œuvre le rapproche d’un nouveau langage formel. Avec le même élan et les défis physiques et mentaux qu’affronte un pèlerin, Shoe semble avoir un dessein presque sacré, celui du coup de pinceau parfait qui rendrait superflus tous les autres… »

Peter Gilderdale, docteur en philosophie et calligraphe éminent néo-zélandais, conclut dans son essai Full Circle : « Si le graffiti a toujours été, à un certain niveau, fait pour que quelqu’un se fasse entendre, alors les œuvres rythmiques de Shoe sont moins une analogie musicale du baroque que de Philip Glass rencontrant la musique de danse électronique. Des artistes – de Kandinsky à Jackson Pollock – ont joué avec ce télescopage synesthétique de son et de vision ; les œuvres de Shoe juxtaposent pareillement des champs multiples et relient des sphères de pratique variées. Ici geste, culture et concept fusionnent en un mélange contemporain complexe qui le signale comme l’art d’aujourd’hui ».

Les œuvres présentées dans Nissa la Bella pour la galerie GCA montrent un Shoe nouvellement libéré et affranchi du désir de plaire à de vastes publics, mais sont une invitation ouverte pour comprendre les nouvelles voies qu’ouvrent son considérable talent, son ardeur acharnée et son formidable savoir-faire. L’ancien directeur artistique du New York Times, Steven Heller, les qualifie de « quelque chose d’encore plus impressionnant. Ce ne sont pas seulement des portraits de formations calligraphiques mais des formulations interstellaires. Ces lettrages sont des galaxies de touches et de textures, les étoiles d’un univers entièrement recomposé par des rappels alphabétiques, mais aussi, pourrait-on dire, des êtres en propre. » Nice est magnifique, et Shoe lui ajoute l’ingrédient secret d’un simple souffle de vie pour créer plus que sa totalité.

Adams Euwens